


La restitution récente d’un tambour Ebrié à la Côte d’Ivoire par la France relance un débat vieux de plusieurs décennies : celui de la spoliation du patrimoine africain durant la colonisation, et de sa lente, trop lente restitution.
Ce tambour, utilisé dans les cérémonies rituelles Ebrié, avait été emporté pendant la période coloniale. Aujourd’hui, il revient à Abidjan. Derrière ce geste, symbolique mais encore isolé, se joue un combat identitaire, culturel et historique pour l’Afrique : celui de reprendre possession de son art, de sa mémoire, de son âme.
1960, L’année africaine, et l’appel à la souveraineté culturelle
L’année 1960 marque un tournant. Dix-sept colonies africaines accèdent à leur indépendance. Cette vague décolonisatrice donne naissance à une revendication claire :
“Les peuples déterminent librement leur statut politique et poursuivent librement leur développement économique, social et culturel.”
Mais la réalité est plus complexe. Si les frontières politiques changent, les musées européens restent remplis d’œuvres africaines, arrachées à leurs contextes d’origine. Ces objets ne sont pas de simples antiquités. Ce sont des témoins vivants de traditions, des symboles de spiritualité, des instruments de pouvoir, des fragments d’histoire. Et leur absence crée un vide.
Dès les années 1970, le président Mobutu Sese Seko engage la République du Zaïre (actuelle RDC) dans un processus inédit : la restitution du patrimoine culturel africain.Et en 1973, le Zaïre devient le deuxième État africain à formuler officiellement une demande de restitution à un pays européen.
En 1976, 1978, puis 1982, la Belgique restitue plusieurs centaines d’objets à Kinshasa.
L’objectif ? Rétablir le contact direct entre la population africaine et son patrimoine culturel, se réapproprier son héritage culturel.
Le mépris occidental : entre préjugés et résistances
Mais la route est semée d’embûches. Les opposants à la restitution avancent des arguments souvent teintés de condescendance comme : l’état supposément catastrophique des musées africains, l’incapacité du “Tiers Monde” à préserver ou valoriser son histoire, le désintérêt culturel présumé des Africains eux-mêmes.
Un exemple révélateur : l’analyse de Kussmaul, un critique occidental qui n’a jamais mis les pieds en Afrique. Selon lui, les intellectuels africains auraient développé un “sentiment exagéré de leur propre dignité, de leurs traditions et de leur appartenance collective.” Il critique notamment le mouvement de la Négritude, une pensée littéraire et politique née dans les années 1930 à Paris, portée par Aimé Césaire (Martinique), Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Léon-Gontran Damas (Guyane française). Ce mouvement valorise l’identité noire, les cultures africaines et rejette l’assimilation coloniale, en affirmant fièrement les racines africaines et les héritages culturels du monde noir.
“Personne ou presque en Afrique n’éprouve un intérêt d’ordre culturel pour l’art.” - Friedrich Kussmaul, ancien directeur du musée d’Ethnologie de Stuttgart
Pour lui, il n’existerait aucune obligation morale de restitution. Ces propos, au-delà de leur arrogance, illustrent une incompréhension totale de ce que représente l’art africain pour ses peuples : un lien spirituel, un héritage familial, une mémoire communautaire. La restitution, c’est offrir un avenir à un patrimoine volé, ou du moins acquis dans des conditions douteuses, et qui a déjà passé trop de temps en exil dans les musées occidentaux.
C’est se reconnecter, renouer les fils d’une histoire volontairement effacée. Affirmer que l’Afrique ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour accueillir son propre patrimoine, c’est céder à la facilité, au cliché, au paternalisme. C’est un argument simpliste, souvent répété, qui occulte la réalité. Lorsqu’une œuvre disparaît dans un musée européen, on ne remet presque jamais en cause la capacité de conservation de ces institutions. Mais lorsqu’il s’agit de l’Afrique, on généralise volontiers les manques et les insuffisances. Pourtant, des cartographies des musées du continent ont été établies : on en recense environ 500, avec certains pays comme le Nigeria ou l’Afrique du Sud comptant entre 30 et 50 musées chacun.
Les infrastructures existent. Ce qu’il faut maintenant, c’est la volonté politique et morale de rendre ce qui doit revenir.
C'est un monument sonore, un symbole de résistance, un pilier de la vie communautaire : le tambour d’Adjamé, façonné dans un rondin de bois iroko, mesure plus de 3,30 mètres de long et pèse près d’une demi-tonne. Son nom traditionnel, Djidji Ayôkwê, signifie littéralement « tambour parleur du peuple Ebrié ». Sculpté avec minutie, il représente une panthère tenant un homme dans ses griffes, une image forte, mêlant puissance, protection et pouvoir.
Utiliisé comme système de télécommunication traditionnel, ce tambour était capable d’émettre des messages audibles jusqu’à 10 kilomètres à la ronde. Dans de nombreuses régions d’Afrique, ces “tambours parleurs” jouaient un rôle crucial : transmettre des nouvelles, rassembler la communauté, organiser la résistance. Seuls les initiés pouvaient en décoder les messages. Arraché à son peuple en 1916, en pleine période coloniale, ce tambour a été confisqué par Marc Simon, administrateur colonial français. Son objectif : affaiblir la résistance locale. À l’époque, les habitants d’Adjamé refusaient de participer aux travaux forcés, notamment au traçage d’une route. Le tambour servait alors à transmettre discrètement les mouvements des colons, organisant la solidarité et l’information. Pour casser cette dynamique, les autorités coloniales ont capturé l’instrument, véritable cœur battant de la communauté. Le tambour fut d’abord installé dans les jardins du gouverneur Simon, avant de rejoindre la collection du musée du Trocadéro à Paris. En 1930, il quitte définitivement la Côte d’Ivoire pour la France, où il restera près d’un siècle.
Les anciens n’osaient plus en parler. Avec amertume, ils étaient persuadés qu’il ne reviendrait jamais. Pourtant, en 2021, le président Emmanuel Macron annonce officiellement sa restitution à la Côte d’Ivoire. Une décision saluée, mais aussi tardive, tant la perte de ce tambour avait désorganisé en profondeur la vie sociale locale.
Le tambour d’Adjamé n’était pas un objet décoratif : il était au centre de la vie quotidienne, un outil de communication, un symbole d’unité et d’autonomie pour le peuple Ébrié, qui fait partie du grand groupe des Akans lagunaires.
Son retour n’est pas seulement la restitution d’un bien culturel. C’est la réintégration d’une mémoire vivante, d’une technologie ancestrale, d’un patrimoine spirituel et social confisqué au nom de la colonisation.
Lundi 28 avril, l’exil du tambour parleur fait l’objet d’une proposition de loi spécifique à l’ordre du jour du Sénat français. Après des avis unanimement favorables en travaux de commission début avril, le texte qui prévoit un « transfert à la République de Côte d’Ivoire sous un délai maximal d’un an » devra encore être soumis à l’approbation de l’Assembléenationale. Le tambour n’est donc pas encore de retour en Côte d’Ivoire, mais ce vote marque une étape décisive vers la réparation d’une blessure historique. L’Afrique ne demande pas un don, elle réclame un dû.
Reprendre son art, c’est reprendre sa parole, sa mémoire, son avenir. C’est refuser que d’autres écrivent son histoire à sa place. Tant que les musées du monde débordent d’œuvres africaines captives, le combat continue pour l’Afrique. Et chaque objet restitué, résonne comme une victoire.
